Les chemins du couple : Une sociologie de la vie personnelle des jeunes en milieu étudiant

Résumé : Ma recherche porte sur les « histoires intimes » des jeunes adultes (âgés de 18 à 27 ans) hétérosexuels, principalement étudiants en région parisienne. Par « histoire intimes » nous entendons toute relation d’au moins un mois entre une jeune femme et un jeune homme qui a une dimension sexuelle et/ou affective. Ce sujet a été relativement peu traité par la sociologie de la jeunesse dans la mesure où la jeunesse a souvent été pensée comme une période de parenthèse des engagements conjugaux. La fin de la jeunesse advient lorsque les individus choisissent de s’installer en couple. Tout ce qui précède le couple est alors du ressort de l’expérimentation, de la sexualité, du non-conjugal. L’enjeu de notre travail a donc été d’éclairer cette supposée période de non-relations (stables). Sortir de façon stable avec quelqu’un pose la question des effets de la relation sur l’identité sociale et personnelle des partenaires, ainsi que sur la façon dont ils construisent leur « vie personnelle» pour reprendre le concept de la sociologue anglaise Carol smart. La «vie personnelle » désigne un ensemble de pratiques privées réalisée par les individus et un ensemble de liens dans lesquels ils se trouvent encastrés : la famille d’origine, les amis, les connaissances dans le milieu professionnel ou étudiant, le conjoint. Entrer dans l’âge adulte c’est passer d’une vie personnelle centrée sur les amis à une existence centrée sur la vie conjugale. Il s’est donc agi de comprendre ce qui se jouait dans ces « histoires intimes » de la jeunesse et comment un partenaire inconnu devenait la personne la plus importante, la plus centrale dans une existence au dépens d’amis plus anciens. L’enquête a été menée de 2005 à 2014 sur la base d’un panel d’entretiens compréhensifs. Il s’agissait de suivre une personne qui débutait une histoire intime puis de la réinterroger quelques mois après, puis quelques années après, pour voir comment la relation évoluait. 31 couples ont été ainsi interrogés à plusieurs reprises. 78 entretiens ont été réalisés au total principalement auprès de jeunes femmes. L’ambition était donc de faire la sociologie d’une « séquence relationnelle », d’une histoire intime, de ses débuts jusqu’à la fin ou à un stade avancé de la relation. La recherche a permis de mettre en évidence que les histoires vécues par les jeunes adultes peuvent avoir des sens très différents. Dans un moment historique où le mariage n’est plus la porte d’entrée à une relation conjugale ou sexuelle, où des normes très libérales en matière de sexualité autorisent un accès des jeunes à la sexualité hors de toute relation conjugale, à un âge où avec les études il n’est pas encore question de s’installer, les individus sont tenus de passer un accord avec le partenaire sur le sens des histoires qu’ils commencent à deux. Plusieurs registres relationnels peuvent donner sens à une histoire. Les histoires peuvent être orientées vers l’amusement (la sexualité génitale ou pas), vers l’acquisition de statuts (être en couple, cohabiter, se marier, avoir des enfants), ou vers le développement d’une relation avec une personne (sans promesse). Les histoires d’amusement ou les deux partenaires « se voient » plus ou moins régulièrement sont le lot des périodes de transitions entre deux expériences plus conjugales. Les histoires plus statutaires ou les deux personnes « se fréquentent » sont plus caractéristiques de personnes qui donnent au couple une forte charge religieuse ou morale. Le schéma le plus courant est celui d’histoires qui commencent entre deux partenaires dans le but de se connaître, de voir s’il peut y avoir des sentiments forts qui se développent. Les partenaires « sortent ensemble ». Pour certains, les sentiments peuvent être évidents : même si l’amour est fragile dans notre société, les deux partenaires ont le sentiment de « s’être trouvés » et se pensent comme couple très vite. Mais dans la plupart des cas, les sentiments sont flous et difficile à définir. Un contrat spécifique « être ensemble sans se prendre la tête » est alors passé entre les deux partenaires : la relation n’est pas fondée sur un engagement sur le long terme ; elle doit préserver les intérêts de chaque individu ; son issue est conditionnée par la qualité de la relation et le développement de sentiments amoureux ; les deux partenaires se promettent de respecter une exclusivité sexuelle et sentimentale et de continuer à se voir pour approfondir la relation. Par rapport aux relations où la sexualité domine et aux relations où les statuts sont centraux, ces relations « sans prise de tête » insistent sur un niveau relationnel que la sociologie de la jeunesse ignore souvent : celui de l’« intimité » qui peut se nouer entre deux personnes, c’est-à-dire d’un espace relationnelle où les deux individus échangent par la discussion, partagent du temps, des informations, des activités, de l’écoute et de la compréhension ensemble. Le plus couramment lors de la jeunesse, les histoires qui se développent entre les jeunes adultes ne sont pas d’abord des histoires de sexe, ne sont pas d’abord des histoires pour se marier, mais ce sont des histoires où les deux partenaires essaie à construire une intimité à deux sur une certaine durée. D’une certaine façon, les histoires intimes sont proches des relations amicales avec lesquelles elles partagent cette dimension d’écoute et de compréhension mutuelle, mais à la différence de l’amitié, les histoires intimes sont « exclusives » (le petit ami est officiellement unique, pas les amis) et comportent une dimension sexuelle (officiellement l’amitié rejette cette dimension). La construction d’une « intimité » est centrale car elle conditionne la cristallisation des sentiments. Quand l’histoire commence, chacun a des sentiments souvent mêlés à l’égard de son partenaire. Celui-ci est apprécié mais certaines choses chez lui peuvent énerver, irriter, intriguer. Il faut donc un certain travail pour que les sentiments soient codés sous l’étiquette « amour » et que cette étiquette transforme les sentiments parasites. La révélation réciproque des sentiments amoureux une fois qu’une intimité est bien établie constitue un tournant pour la relation qui peut alors être codée comme « couple » (même s’il n’y a pas cohabitation). Après la révélation réciproque, les deux partenaires vont souvent vivre une relation non-cohabitante, le temps pour chacun de terminer ses études et d’acquérir une indépendance professionnelle et financière pour cohabiter. L’intimité continue à s’approfondir. La relation s’ouvre aussi plus explicitement sur un futur : les partenaires peuvent évoquer plus librement qu’avant une installation future, la perspective de faire des enfants. Le couple se vit donc au quotidien par l’intimité partagée (en face à face ou par téléphone) mais se construit également dans cette projection sur un futur jamais trop lointain. La dernière étape de la construction conjugale est l’emménagement sous le même toit. Emménager constitue moins le respect d’une obligation sociale que la conséquence logique des sentiments et de l’intimité créés entre les deux partenaires. L’emménagement permet de stabiliser ce que l’on peut désigner comme un « nous conjugal » une identité à laquelle chacun s’identifie en tant que conjoint. Le « nous conjugal » est donc constitué d’actifs (un logement, des objets, une organisation pour les tâches domestiques), une intimité partagée (à travers les discussions), des projets sur le court ou moyen terme (qui projette les individus vers le futur, les mobilise au présent et va permettre de construire une mémoire conjugale). L’emménagement est aussi le moment où le couple s’officialise pour les proches et les parents. Il est enfin une épreuve pour les jeunes adultes, car les partenaires doivent apprendre à gérer à deux une coprésence quotidienne, le travail domestique, les moments de discussion ou les moments plus privés de chacun. Une asymétrie entre conjoint peut devenir évidente : les jeunes femmes se plaignent souvent de la faible participation des hommes aux tâches domestiques, à la conversation, voire même aux projets à deux (comme l’organisation des vacances). Les jeunes femmes essaient alors de contractualiser la participation de chacun au « nous conjugal » de façon à mieux contrôler l’égalité dans le couple. Un dernier chapitre traite des séparations, des fins d’histoire et des transitions vers une nouvelle séquence. Trois résultats de cette recherche peuvent être plus particulièrement mis en avant : tout d’abord l’idée d’une montée de la contractualisation dans les relations hommes/femmes au début comme pendant le déroulement des histoires intimes dans un contexte sociétal où les normes qui s’imposent donnent une grande marge d’organisation aux jeunes. Se rencontrer peut avoir plusieurs sens, définir le rythme des rencontres une fois que l’on sort ensemble passe par une négociation qui se fait à deux plutôt que par l’obéissance à des normes supérieures. De la même manière les arrangements en matière de tâches domestiques une fois que le couple a emménagé passent souvent par la négociation et la fixation d’un modus vivendi. Passer un contrat plus ou moins explicite avec son partenaire sur tel ou tel domaine permet d’échapper aux rôles prescrits et vise à faire respecter une certaine symétrie dans la relation. Ensuite, il est frappant de constater combien les jeunes adultes ont déjà fait l’expérience de la déception amoureuse, de l’échec des relations à deux. Cette expérience de l’échec les conduit à chercher à se protéger d’une nouvelle mauvaise surprise. Certains jeunes peuvent choisir de n’avoir plus que des histoires orientées vers l’amusement. Rester indifférent à la personne avec qui on couche, parce qu’elle n’est pas considérée vraiment « comme une personne », permet de ne pas souffrir de la fin d’une relation. Pour autant, une existence de rencontres épisodiques n’est pas satisfaisante car elle ne permet pas d’acquérir les statuts sociaux valorisant de conjoint, de parents... et qu’il faut aussi pouvoir montrer que l’on est un individu qui sait retenir un partenaire. Les jeunes adultes choisissent donc plutôt de commencer des relations avec quelqu’un de façon prudente, sans s’enthousiasmer sur les sentiments ressentis, en s’assurant le plus possible de l’authenticité de leurs sentiments réciproques. Le critère central qui rassure alors les jeunes sur la nature des sentiments reste la durée de la relation et les signes que chaque partenaire donne à l’autre. La recherche d’une sécurité dans la relation, la recherche de l’authenticité des sentiments suppose un processus d’entrée en couple long, conditionnel, dont l’issue est par nature incertaine. L’individu met des barrières personnelles à ses sentiments et souhaite pouvoir les lever petit à petit en fonction de l’attitude de son partenaire. Tous les deux essaient de ne pas se dire trop rapidement « en couple » dans leur histoire. « Sortir ensemble » ne signifie pas « être en couple ». Sortir ensemble est un processus de révélation des sentiments, de leur authenticité qui se fonde sur la connaissance mutuelle des deux partenaires, une connaissance qui suppose un certain temps passé ensemble, une intimité partagée. Enfin, l’existence d’une biographie sexuelle et amoureuse antérieure à l’histoire intime actuelle conduit les jeunes femmes à entrer dans une relation conjugale en essayant de préserver une vie privée, amicale, de loisir, hors couple. Dans les années 1950, 1960, l’entrée en couple avec le mariage signifiait une existence féminine centrée sur la famille, sur le couple, une vie quotidienne coupée de la vie antérieure. Aujourd’hui les jeunes femmes considèrent que le couple ne définit pas toute leur existence. Elles sont professionnelles, elles ont une existence personnelle propre avec des ami(e)s, un passé propre, des ex, que la nouvelle vie conjugale n’a pas forcément vocation à faire disparaître. Certaines personnes enquêtées considèrent que leur histoire de couple (même à un stade avancé où elles cohabitent et pensent avoir des enfants) risque de n’être qu’un épisode dans leur biographie personnelle. Les jeunes femmes ont donc acquis la conscience que leur existence est pour partie détachée de leur vie conjugale. Leur « vie personnelle » possèdent plusieurs éléments : un pôle conjugal et familial (qui est central), un pôle amical personnel qu’elles cherchent à préserver, un pôle professionnel. Aujourd’hui elles cherchent à conserver cette existence multipolaire, une existence où l’individu est défini par plusieurs statuts (familiaux, professionnels), mais aussi plusieurs intimités (conjugale, familiale, amicale). De ce point de vue, la vie personnelle des femmes se symétrise par rapport à celle des hommes. Le développement d’une démocratisation de la vie privée annoncé par Anthony Giddens s’appuie sur cette existence multipolaire des femmes, symétrique à celle des hommes, ainsi que sur la multiplicité des intimités. Les femmes aujourd’hui peuvent disposer de plusieurs « voix » pour définir et défendre leur « vie personnelle ».
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Sociologie. Université Paris Descartes / CERLIS, 2014
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Soumis le : mardi 7 février 2017 - 17:30:49
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Christophe Giraud. Les chemins du couple : Une sociologie de la vie personnelle des jeunes en milieu étudiant. Sociologie. Université Paris Descartes / CERLIS, 2014. 〈tel-01448705〉

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